La question du pouvoir est centrale dans toutes les relations, qu’elles soient familiales, thérapeutiques, professionnelles…
LE POUVOIR
Pour beaucoup de personnes, le mot ‘pouvoir’ est un mot connoté négativement. Il est souvent associé à la violence et à la contrainte, il est donc un sujet délicat à aborder. Or, le pouvoir n’est pas un problème en soi. Il existe, et chacun est doté de pouvoirs différents. Untel a des compétences manuelles, il a donc le pouvoir de fabriquer un objet, unetelle a des compétences de leader, elle a donc le pouvoir d’emmener un groupe. Bien assumé et exercé de manière positive, le pouvoir ne pose pas de problème.
Le problème réside dans ce que chacun fait de son pouvoir. Est-il mis au service d’un but, ou bien est-il utilisé sur un autre individu ? On distingue alors deux formes de pouvoir :
- Le ‘pouvoir pour’ : il s’agit d’un pouvoir sain, qu’une personne utilise pour un but précis ; par exemple, j’utilise ma connaissance pour écrire un livre ;
- Le ‘pouvoir sur’ : il s’agit d’un pouvoir qu’une personne cherche à exercer sur une autre, à placer dans la catégorie des jeux de pouvoir ; par exemple, j’utilise ma connaissance pour humilier mon voisin. On parle alors d’un jeu de pouvoir.
Voici comment l’Analyse Transactionnelle définit un jeu de pouvoir : une manœuvre consciente ou inconsciente visant à amener un autre à faire ce qu’il ne ferait pas ou ne voudrait pas faire autrement.
Ce jeu de pouvoir prend place dans une relation à deux ou en groupe. Il met souvent en scène une personne qui prend le pouvoir sur d’autres, en prenant une position haute dominante, invitant ainsi le ou les autres à prendre une position basse de dominés. Mais comme dans les jeux psychologiques, le jeu peut aussi être initié par une personne se mettant en position basse :
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Position haute |
Position basse |
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Sauveur |
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Victime |
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Intimidateur |
– |
Anxieux |
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Culpabilisateur |
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Coupable |
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Fascinateur |
– |
Suiveur |
Il est facile, si l’on y fait attention, de repérer les jeux de pouvoir :
- La relation n’est pas d’égal à égal ;
- Il existe une tension ou un malaise dans la relation ;
- Il existe un problème dans la relation ou la transaction.
Par exemple, une personne boude parce que l’autre n’est pas d’accord avec elle, ou bien ne lui a pas donné satisfaction. Inconsciemment, elle lui envoie le message « je te prive de la relation avec moi tant que tu ne satisfais pas à mes besoins ». Cette attitude quelque peu infantile peut se révéler assez efficace sur une personne qui culpabilise facilement.
Un exemple célèbre : un adulte fronce les sourcils et lève le ton sur un enfant pour se faire obéir : « regarde-moi bien, je ne suis pas content ! ». Les adultes appellent cela ‘gronder’, et ils le justifient en disant que l’enfant l’a bien mérité, qu’il est coupable et responsable de la situation dans laquelle il s’est ‘mal’ conduit. Ce jeu de pouvoir particulier appartient à la pédagogie noire de la contrainte et de la soumission, il est vieux comme le monde, et il fonctionne à merveille. En général, l’enfant se sent coupable et honteux, et se soumet à l’adulte. D’ailleurs, quel autre choix aurait-il ? Cet exemple est d’autant plus célèbre qu’il continue à se reproduire plus tard dans les relations entre adultes : un chef qui lève le ton pour assoir son autorité, un patron qui ‘gronde’ ses employés, un policier qui réprimande un conducteur…
Cet exemple amène deux commentaires :
- L’autorité est souvent dévoyée car confondue avec l’autoritarisme, qui est une manière d’imposer son autorité par des jeux de pouvoir. L’autorité est positive, elle consiste à incarner et modéliser son pouvoir, sans avoir besoin d’exercer le moindre ‘pouvoir sur’ un autre. Il est tout à fait bon et sain de ‘faire autorité’ et de l’exercer. Si l’autorité exerce son pouvoir légitime, l’autoritarisme cherche à tout prix à conquérir un pouvoir qu’il n’a pas, ou qu’il craint de ne pas avoir. Il crée des jeux de pouvoir.
- Lors d’un conflit, la culpabilité est fréquemment exprimée sous une forme infantile : « je suis désolé ». En se comportant ainsi, une personne se met en position basse, et met l’autre en position haute, créant ainsi un jeu de pouvoir. On voit bien là l’héritage éducatif de devoir baisser la tête après avoir commis une erreur, alors appelée ‘faute’. Dans ces situations, il est au contraire souhaitable de rester d’égal à égal en disant « je prends ma part ». Cette attitude permet à chacun de rester adulte dans la relation, et de prendre sa part de responsabilité en l’assumant.
Les jeux de pouvoir sont des mécanismes inconscients mis en place pour pallier des peurs issues de l’enfance : peur de ne pas être au niveau, d’être insuffisant, d’être incompétent, de ne pas être une bonne personne… Ces peurs ont bien souvent leurs racines dans la désormais célèbre pédagogie noire.
Le thérapeute est responsable de protéger la relation thérapeutique de tout jeu de pouvoir. Il est donc essentiel qu’il ait :
- Effectué un travail de thérapie suffisamment approfondi pour avoir nettoyé ses peurs infantiles, ou tout au moins les avoir identifiées ;
- Un espace de supervision lui permettant de regarder les relations thérapeutiques qu’il met en œuvre ;
- Construit une estime de soi assez élevée pour assumer son pouvoir et son autorité de manière tranquille.
Par exemple, lorsque le patient vient questionner le cadre, il ne s’agit pas de l’imposer en disant de manière fermée « c’est comme ça, et pas autrement ». Cette attitude est infantilisante. Mais si le thérapeute est tranquille dans son autorité, il peut dire « c’est mon cadre, et je suis tranquille avec ça, mais comment est-ce pour vous ? ». À cet endroit, peut avoir lieu une rencontre fructueuse, d’adulte à adulte.
De même, il est important d’enlever de la relation thérapeutique toute trace des notions suivantes :
- Reproches
- Le bien ou le mal
- Ce qui est normal et ce qui ne l’est pas
- Comparaison de deux personnes
Quand le thérapeute autorise un jeu de pouvoir, il invite la personne à continuer un mode relationnel issu de l’enfance et de la pédagogie de la contrainte et de la soumission. Il maintient inconsciemment une forme de dépendance dans la relation d’un enfant inférieur face à un adulte supérieur.
Quand le thérapeute se tient hors des jeux de pouvoir, il invite la personne à reprendre son pouvoir et son autorité ; il l’invite dans une danse souvent différente de celle qu’elle a connu dans son histoire de vie ; il lui transmet une autre manière d’être en relation, et l’invite à s’émanciper.
Une thérapeute que j’ai bien connue disait aux patients qui avaient été absents à une séance, quelle que soit leur raison : « la séance est due, c’est ainsi, c’est mon cadre de travail ». Lorsqu’elle me racontait ce qu’elle faisait, je sentais son affirmation sans appel et les peurs qui étaient cachées derrière. Je voyais l’image du patient face à un mur, incapable d’être entendu dans sa réalité, tel un petit enfant face à un parent obstiné dans son autoritarisme. Je ne voyais rien de thérapeutique là-dedans.
Un enjeu majeur de la relation d’aide et de la thérapie en particulier, est de clarifier ce point-là : quelle est la place du thérapeute, quel est son rôle, quelles sont ses prérogatives ? Comment préserver cet espace de tout jeu de pouvoir ?